7h00
Un Ange déguisé en oiseau me réveille: qu'ai-je fais la veille ? Fût une époque, ils étaient une centaine vivant en un seul groupe sous la jungle du lierre d'en face ma fenêtre. A cinq heures du matin c'était le début des festivités: chacun semblant devoir impérativement raconter sa nuit aux autres ou ses projets pour la journée. Le plus amusant c'était le soir; toute la troupe regagnait ses pénates à vingt heures tapentes et rebelotte de causeries pendant une demi-heure jusqu'à ce que l'un d'entr'eux, sans doute le chef car doté d'un organe saisissant, signifie à tous les autres de se taire. En trois " cui " un impressionnant silence se faisait.
Depuis le lierre a été coupé ! Dommage, j'aimais bien quand ils se mettaient à chanter en chorale. Sauf à cinq heures du matin...
7h45
Après une ablution régénératrice dans un torrent glacé de l'himalaya (la chaudière de l'immeuble étant pour la énième fois en panne) et quelques vitamines essentielles, un petit coup d'oeil sur mon planning et je sors de chez moi. Le boulevard est désert et le trottoir recouvert d'un tapis de pétales de fleurs. Je constate que les pelouses de l'entrée de ville sont toujours aussi mal tondues. Je vais boire un café au troquet du coin pour oublier ce couac de mon début de journée.
8h15
Comme d'habitude je suis en avance, j'ai encore marché trop vite. Pourtant la pente est raide car mon but est situé au sommet de la colline.
Alors, comme d'habitude, je m'assieds sur le rebord du muret et écoute le bruit des vagues.
8h30
Je pénètre dans la propriété de Madame M, où je file directement au fond du jardin, dans la petite cabane où sont rangés tous mes outils. Et là, tel superman dans sa cabine téléphonique, j'enfile ma tenue de superjardinier.
Puis je constate qu'aussi loin que mon regard puisse porter, tout est impécable ou presque. La pelouse est toujours parfaite (normal, c'est moi qui la tond !). Quelques petites retouches deci-delà, quelques adventices mal situées, un petit bonjour à ma patronne qui me confie quelques pensées à cultiver (dans tous les sens du terme) et ma matinée est organisée. La glycine est sublime, je suis fier de mon coup de ciseau (Je crois que j'aurais fait fortune dans la coiffure). Je regrette de ne pas avoir photographié précedemment le pommier japonais; la moitié de ses fleurs ont déjà disparu. Dommage. Ce sera pour l'année prochaine.
12h15
Comme d'habitude, je n'ai pas vu la matiné passer. Je suis en retard, je dois encore faire quelques courses pour déjeuner. Comme d'habitude, je speed comme un malade pour redescendre la colline en tentant de battre le record précédent (9 mn).
12h30
Heureusement, le supermarché est situé juste à coté de chez moi (c'est d'ailleurs pour ça que j'habite là). Et la tête encore pleine de la poésie du matin je constate la pire mauvaise nouvelle de la journée: "merde y-a plus d'Oasis aux agrumes ! ".
12h40
Après avoir fait preuve d'une autorité remarquable en empêchant la vieille de passer devant moi à la caisse sous pretexte qu'elle était vieille (pas tant que ça), je rentre enfin chez moi.
13h30
Après un frugal repas pris devant les idioties des journaux télé et une nouvelle ablution dans le torrent glacé précédent (visiblement le plombier n'est toujours pas passé), je sors à nouveau. Cette fois, je pars vers le sud, dans la propriété de Madame G (90% de mes patrons sont des patronnes). Il fait très beau. Cette fois je marche moins vite et en profite pour faire un peu d'espionnage industriel dans les propriétés bien entretenues et repérer les autres pour éventuellement glisser ma carte dans la boite aux lettres (95% des maisons sur mon chemin sont des résidences secondaires). Il est facile de distinguer les propriétés acquises par le travail de celles qui ont été héritées, voire de ceux ayant une maîtresse onéreuse à l'entretien; plus un sou pour le jardin. Moralité: à fuir ou à attendre que la dite maîtresse aie empoché l'assurance-vie avec la maison. (Chose courante dans mon quartier).
13h50
Je suis encore en avance, tant pis, Madame G a l'habitude. Et rebelotte, un petit bonjour et je file dans la petite maison au fond de la prairie. Et re-superjardinier et re-constatation que le jardinier assure sauf que les pêchers sont malades. Je glisse dans un coin de ma tête le fait qu'il va falloir que je recherche sur internet la cause et le remède le plus naturel possible à ce malheur. Je me sens aussi malade qu'eux. Et je le serai jusqu'à ce que j'ai résolu le problème. Heureusement, les pommiers sont, comment dire: éblouïssants. Je les soupçonne d'avoir pompé toute l'energie et les vitamines aux autres arbres fruitiers. Je vais leur donner beaucoup plus de magnésium afin qu'ils n'aient plus besoin de se le "voler" les uns aux autres. La haie a été taillée; formidable, une galère de moins. Mais je me demande quand même: comment peuvent-ils mettre trois jours à deux à tailler une haie qu'il me suffit à moi seul d'une petite journée pour faire ? (surtout connaissant leur exhorbitant tarif de l'heure). De plus avec une aussi piètre finition. Après tout chacun son business et je préfère me taire; une galère de moins. La pelouse a besoin d'être tondue; dans cette terre naturelle, tout pousse très vite et j'ai toujours peur d'être débordé. Dans sa classe habituelle Madame G m'apporte café et délicieux petits gâteaux. Quelque bavardage sur l'avenir du monde et j'attaque.
17h45
Deux terrains de foot (avec de terribles pentes et pleins d'obstacles hyperfragiles) de tonte plus tard ainsi qu'une finission des bordures dont moi seul ai le secret, je prend congé de Madame G et rentre chez moi.
18h10
Rebelotte au supermarché (pratique de l'avoir à coté de chez soi, ça permet de pouvoir répondre en temps réel au moindre désir ou besoin de son corps) Cela existe aussi à Paris bien sûr, mais bon, c'est Paris. Et allez trouver un supermarché ouvert le Dimanche à Paris.
18h30
J'ai un orgasme en retirant mes chaussures. Et je m'écroule sur mon lit en tentant de visualiser un endroit de mon corps qui ne me fasse pas mal.
18h33
Je décide d'agir et me roule une cigarette magique. Puis j'allume l'ordinateur (perpétuellement en veille) et cherche le remède au mal des pêchers pendant que diner cuit (je sais, c'est très tôt, mais après je n'ai plus à y penser).
19h00
Après avoir surfé sur l'origine des sept péchers capitaux avec les yeux d'un caméléon et ne sachant plus vraiment pourquoi j'étais en train de lire cela, je zappe sur mon blog et constate que malgré le fait que je ne l'ai pas mis à jour depuis un siècle, sa notoriété ne baisse pas. Un coup d'oeil sur les conneries du programme télé et je referme la machine.
20h00
Après une ultime ablution himalayenne (en essayant de ne pas penser au plombier) je dîne devant des images télé d'émeutes de la fin quelquepart dans le monde. Compatissant, Je reprends deux fois du dessert.
20h20
Après avoir éteint la "boite à cons" , je mate avec admiration mes dernières oeuvres artistiques en cours et rallume le net: ma véritable journée commence.
7h00
Un Ange déguisé en oiseau me réveille: qu'ai-je fais la veille ?





Daumier "les voleurs"


